HISTORIQUE DES FRÈRES CHRÉTIENS DU QUÉBEC

Les Frères chrétiens naissent d’un mouvement religieux qui apparaît dans la première moitié du dix-neuvième siècle. Ce mouvement part d’un principe (dont on a abusé parfois) d’interprétation et d’application littérales de la Bible. À l’époque où les Églises institutionnelles — composées de croyants et de non-croyants — prédominaient, grandissait chez certains le désir de retrouver les principes du Nouveau Testament dans l’organisation de l’Église et la conduite de leur vie chrétienne. Apparu simultanément à différents endroits du monde, le mouvement connut une ampleur particulière en Angleterre.

Ainsi, son fondateur présumé, Antoine Norris Groves, part en mission à Bagdad en 1829. Il compte entièrement sur le Seigneur pour son soutien. Son interprétation littérale des Écritures lui fait renoncer à l’appui de toute organisation et à la sollicitation de fonds (” députation “). Autre Anglais, le célèbre philanthrope George Müller reconnaît que Groves a eu sur sa vie une influence déterminante. D’autres encore s’inspirent de sa conviction profonde que c’est ” l’amour de Jésus qui régit l’unité des croyants plutôt que l’uniformité doctrinale “.

Parmi ces derniers, John Nelson Darby. Nommé en 1825 à un ministère dans l’Église nationale irlandaise, il y renonce deux ans plus tard à cause de ses convictions. Il s’associe à une petite cellule de croyants qui se réunit à Dublin pour le repas du Seigneur et la prière. Il devient vite leur guide. Son leadership s’étendra ensuite au mouvement tout entier et cela en peu d’années.

Les traits caractéristiques du mouvement, du moins dans ses premiers jours, se résument comme suit :

1) La communion pure se compose uniquement de croyants. Elle accueille tout véritable croyant comme membre du corps de Christ, tout en évitant d’utiliser des étiquettes particulières, voire dénominationnelles, qui servent à diviser les croyants.

2) Les croyants se réunissaient dans la simplicité en tant que disciples n’ayant aucun besoin d’un ministre ordonné, voire professionnel, pour les conduire puisque l’Écriture ne l’exigeait pas. Ils s’assemblaient le premier jour de la semaine pour célébrer le repas du Seigneur dans l’adoration et cette rencontre constituait la principale réunion de l’église. Ils s’en remettaient au Seigneur pour qu’il utilise l’un ou l’autre d’entre eux pour leur édification réciproque. Le Saint-Esprit les équipait à cette fin et les tenait responsables d’exercer leurs dons respectifs.

3) L’église locale jouissait d’une entière autonomie et confiait sa direction à une pluralité d’anciens. Toutefois, le principe de l’interdépendance n’était pas à négliger.

4) Le mouvement n’insistait pas particulièrement sur l’évangélisation comme activité de groupe, mais plutôt sur l’étude biblique informelle, sa principale activité, qui finissait par imprégner les esprits de paroles bibliques. Il en résultait une Église de théologiens dont la doctrine s’apparentait à celle des évangéliques calvinistes modérés. Le mouvement se préoccupait de l’étude de la prophétie en même temps qu’il apportait une contribution unique au développement du dispensationalisme dans l’interprétation de la Bible. Il a produit une littérature abondante et variée sur ces questions.

5) Il mettait aussi à l’honneur la sainteté, la piété, la paix et le raffinement qu’exige une vie de contemplation. Aussi apporta-t-il une contribution précieuse à l’hymnologie évangélique.

La ténacité des convictions chez des hommes aux fortes personnalités explique en partie et le succès et les divisions ultérieures du mouvement. L’étude de ces cas de division dépasse le cadre de cet article. Néanmoins, ces tristes événements ne devraient pas obscurcir l’apport positif du mouvement à partir de ses principes bibliques. On doit toujours professer et pratiquer la vérité, mais dans l’amour (Éphésiens 4.15). Ce dernier a souvent fait défaut à plusieurs leaders des Frères. L’un d’entre eux s’est exprimé prophétiquement à propos du mouvement, le décrivant ainsi : ” … trop céleste pour que des esprits terrestres le conservent ; une position fondée sur des principes venant d’en haut, faisant sans cesse appel à la foi, son existence dépendant entièrement de l’exercice de la puissance vivifiante de Christ “.

Le mouvement se répand rapidement grâce aux efforts inlassables de son apôtre par excellence, John Nelson Darby. En Angleterre et puis en Europe, cet homme donne une solide avance au mouvement par ses prédications et ses nombreux écrits. La Suisse romande reçoit une attention toute particulière. Même encore aujourd’hui, on y trouve une forte concentration de Frères chrétiens.

Le Canada n’est pas négligé. Les immigrés suisses et anglais y apportent le mouvement au milieu du dix-neuvième siècle. M. Darby vient en Amérique du Nord pas moins de six fois à partir de 1862. Il consacre une bonne partie de son temps au Canada. Déjà en 1878, on y compte plus de cent assemblées nées grâce à ses efforts. Il s’agit, bien entendu, uniquement d’oeuvres anglophones pour autant que nous le sachions.

On montre un premier signe d’intérêt pour l’oeuvre francophone vers 1864. À cette époque, M. Wil1iam Low de Londres se propose de venir au Canada œuvrer parmi les francophones. Mais après une rencontre avec M. Darby, il s’offre plutôt pour aider ce dernier dans son projet de traduire toute la Bible en français. Le Nouveau Testament ayant déjà paru en 1859, l’Ancien sort en 1885.

On attribue à M. Louis Pasche les premiers efforts des Frères parmi les Canadiens-français. Après avoir étudié et enseigné quelque temps à l’Institut Feller de la Mission de la Grande Ligne, M. Pasche rentre en 1872 dans son village natal d’Otter Lake dans le canton de Leslie pour y travailler comme pasteur d’une petite Église. Bientôt convaincu de la vérité des principes ” Frères “, il quitte les Baptistes et emmène son petit troupeau avec lui. En tout, on calcule qu’environ deux cents conversions ont couronné ses efforts et ceux de ses collaborateurs pendant et après son temps. Jusqu’en 1926, le mouvement continue à influencer bien des membres de ladite église entre-temps redevenue baptiste.

Il existe d’autres traces de cette influence. En 1879, M. Jacroux, après deux années à l’emploi de la Mission de la Grande Ligne, la quitte, dit-on, pour se joindre aux Frères chrétiens. Aussi vers 1916, M. Lucien Bérubé s’associe aux Frères de Roussillon (aujourd’hui Brownsburg) au Québec.

Les véritables débuts de l’oeuvre des Frères, telle qu’elle existe présentement au Québec, remontent à 1927. Dix-sept ans plus tard, on voit paraître le premier numéro d’une petite revue anglophone qui raconte les progrès de l’oeuvre. News of Quebec est la seule ressource du genre à dater de 1944 et contient de précieuses informations. Le docteur Arthur C. Hill de Sherbrooke fut son premier rédacteur et il mérite notre reconnaissance pour le soutien qu’il a donné à l’oeuvre par ce moyen. M. Arnold Reynolds lui a succédé en 1968. L’auteur du présent article l’a remplacé en 1983.

Les premiers efforts d’évangélisation se limitent à la distribution de littérature évangélique par la poste et par le colportage. Des groupes de jeunes de l’Ontario et d’ailleurs ont organisé des campagnes de distribution massive, en se servant des bottins téléphoniques. Les contacts ainsi établis reçoivent une visite personnelle dans la mesure du possible. Le succès de ces efforts donne naissance à une imprimerie chrétienne pour la publication de traités et d’autres textes utiles. En 1958, sous la direction de M. Norman Buchanan, Publications Chrétiennes s’incorpore et joue, depuis bien des années, un rôle important dans l’évangélisation et l’édification des Canadiens français.

La radio sert aussi à propager l’Évangile. Vingt ans après les débuts de l’oeuvre, une première porte s’ouvre. En 1946, M. Arnold Reynolds de Sherbrooke signe un contrat avec le poste local. Malgré une forte opposition, l’effort se poursuit pendant trois ans et demi après quoi les autorités catholiques trouvent le moyen d’y mettre fin. Une douzaine d’années plus tard, M. Fernand St-Louis met en onde l’émission La Foi vivifiante et en 1973, commence une série télévisée Toute la Bible en parle. Entre-temps, M. Gaston Jolin lance une émission radiophonique et, depuis 1965, produit L’Heure de la bonne nouvelle à la télévision.

Tous ces efforts ont eu et ont encore pour résultat le salut des âmes et l’établissement d’assemblées néo-testamentaires. La toute première de celles-ci voit le jour à Girardville en 1934. Elle existe toujours. Le récit qui suit jette une lumière sur les débuts de l’oeuvre dans cette région du Lac Saint-Jean et dans la province.

L’oeuvre des Frères chrétiens à Girardville est née d’un différend entre le clergé et les laïcs à propos de la décision prise en 1932 d’ériger une église à quatre milles de l’emplacement de la petite chapelle originale. Pour renverser cette décision, plusieurs paroissiens décident d’avoir recours à des ministres protestants, histoire de faire peur au clergé et de l’inciter à leur donner leur propre curé. Ainsi naquit le schisme de Girardville.

Une annonce paraît dans le quotidien francophone Le Soleil pour demander un ministre protestant francophone, mais reste sans réponse. Plus tard, après avoir reçu des traités évangéliques par courrier, les gens de l’endroit écrivent à l’adresse donnée dans ces traités, Bureau de vie et liberté, à Montréal, pour demander un ministre protestant. Enfin, en mars 1933, Messieurs John Spreeman et Noah Gratton arrivent par le train à Girardville dans la région du Lac Saint-Jean. Le lendemain, ils prêchent l’Évangile dans la petite chapelle catholique. Au bout de quelque temps, on y interdit la prédication. Cependant, avant le départ des missionnaires, la femme du maire se convertit. Quand les deux prédicateurs reviennent à l’été, quelques-uns des habitants du village se sont convertis alors que d’autres s’opposent fortement à l’Évangile.

Pour contrecarrer cette oeuvre évangélique, le maire, Pierre Doucet (qui s’est lui-même converti peu après) et d’autres citoyens, à l’instigation du clergé, chassent Messieurs Spreeman et Gratton. Une vingtaine d’hommes les emmènent dans la boîte d’un camion et les conduisent au poste de police de Saint-Félicien, à une trentaine de milles de là. Malgré les menaces de leurs ravisseurs, les évangélistes, sans argent, retournent le lendemain matin à Girardville. Ils ont trouvé un homme prêt à les y conduire pour cinq dollars qu’ils paieraient à l’arrivée. Les chrétiens, rassemblés en prière par mesure de sécurité, les reçoivent avec des larmes de joie.

La vérité de l’Évangile, le témoignage de ces prédicateurs qui refusent de poursuivre en justice leurs ravisseurs au nom de leurs convictions chrétiennes impressionnent fortement les gens de Girardville, et plusieurs se convertissent. Leur témoignage persiste encore aujourd’hui en dépit des efforts de l’ennemi. Pendant dix-sept ans, trois prêtres ont célébré une messe spéciale le 11 février dans le but d’éliminer les protestants de la région.

La première assemblée francophone des Frères chrétiens du Québec naît donc à Girardville, en 1934. Le groupe se réunit d’abord dans l’ancien magasin général du village puis en 1948, sans aucune aide extérieure, les membres construisent eux-mêmes leur salle évangélique. Entre-temps, en 1937, on y forme une école chrétienne francophone pour l’instruction des enfants des familles converties.

La persécution se poursuit pendant bien des années au Québec. Menaces, émeutes, enlèvements, incendies volontaires, diffamations, amendes, emprisonnements, discriminations et autres sévices cherchent à intimider les ouvriers et à mettre fin à l’oeuvre. À certains moments, l’ennemi semble l’emporter, mais Dieu sort toujours vainqueur et son oeuvre ne fait que progresser et se répandre.

Pour leur assurer une protection légale dans la province, les Frères décident, en 1942, de s’incorporer sous le nom de L’Église des Frères chrétiens dans la province de Québec (aujourd`hui Les Églises de frères chrétiens du Québec). Cette démarche s’impose pour obtenir le droit de célébrer des mariages ainsi que d’enregistrer naissances et décès. À cette époque, on ne compte que trois assemblées francophones, celle de Girardville-Albanel (fondée en 1934), celle de Montréal (en 1939) et finalement celle de Rollet-Montbeillard (en 1941, aujourd’hui inclus dans Rouyn-Noranda). Il y a peu d’ouvriers ; on n’en trouve que sept pour toute la province. M. Noah Gratton demeure à Montréal ; M. et Mme John Spreeman résident à Albanel ; M. et Mme Vincent Davey et Mlle Doris Pitman sont à Rollet et à Rouyn-Noranda en Abitibi ; M. Louis Germain, originaire de la France, fait du colportage à travers la province depuis Montréal jusqu’en Gaspésie.

Après deux générations se produit un événement capital pour la cause évangélique au Québec. L’Expo 67 marque un moment décisif dans l’oeuvre. Tous s’accordent pour dire que le pavillon Sermons de la Science a réussi à donner une place importante aux évangéliques dans la province. Le nombre de visiteurs à ce pavillon pendant cet été-là se chiffre à 840 539. Ce n’est pourtant qu’un début. On ignore le nombre de conversions qu’il a pu produire mais de toute évidence, le climat spirituel de la province connaît un changement très significatif et on y encourage davantage l’évangélisation. La fin des années soixante-dix et le début des années quatre-vingt ont connu une croissance phénoménale d’Églises, le nombre d’assemblées de Frères augmentant d’environ 65 %. De même, en 1983, un intérêt croissant pour la mission à l’étranger a donné naissance parmi les Frères aux Conseils et services missionnaires (CSM).

Pendant plus de quarante-cinq ans, les Frères, en collaboration avec d’autres croyants de différentes dénominations, ont participé à la formation d’ouvriers à l’Institut biblique Béthel (aujourd`hui Parole de Vie Béthel) près de Sherbrooke. Plus récemment, de nouveaux programmes d’études bibliques voient le jour dans les assemblées. À titre d’exemple, un Programme pour la formation des assemblées chrétiennes (ProFAC) fonctionne depuis 1995.

La petite poignée d’ouvriers qui se consacrait à l’oeuvre au début a grandi au point d’en compter maintenant une soixantaine. Bien entendu, aucun ouvrier canadien-français ne faisait partie des évangélistes pionniers alors qu’aujourd’hui plus de la moitié des évangélistes sont des Québécois ” pure laine “. On compte maintenant une quarantaine d’assemblées francophones au Québec et quelques autres dans les provinces voisines de l’Ontario et du Nouveau-Brunswick. À celles-ci s’ajoutent une douzaine d’assemblées anglophones au Québec et une dizaine d’ouvriers parmi ces dernières.

À Dieu soit toute la gloire !

Richard Strout, rédacteur
News of Quebec
novembre 2005